samedi 6 mars 2010

Retour d’expérience du séjour à l’étranger.

Ce travail de réflexion est une commande de mon école, il synthétise un certain nombre de points abordés dans un certain nombre de précédents articles. Attention, c'est un peu un article-fleuve que je recopie ici.

Voyage.

J’ai décidé d’effectuer mon séjour de six mois en Scandinavie. L’opportunité de stage a choisi pour moi et ma destination fut Stockholm. Dès le départ, j’ai choisi d’effectuer un voyage «blanc», c’est-à-dire le moins renseigné possible. Étant donné que mon choix pour la Scandinavie est déjà une conséquence d’un certain nombre d’idées reçues, concernant autant le cadre de vie que l’état d’esprit local, j’ai tenté de conserver une posture naïve face à ce qui s’offrait à moi, afin de ne pas transformer ce que je voyais en ce que je voulais voir, ou en ce que les livres m’auraient fait voir auparavant. J’ai rendu compte de ces impressions au fur et à mesure afin de conserver des traces de ces premières visions en évitant toute démarche d’information dans un premier temps, pour confronter plus tard ma vision des choses à des informations plus rationnelles et en tirer une vision critique je l’espère plus personnelle. Etant donné la nature de mon séjour, stage dans un studio de design de mobilier, un grand nombre de mes réflexions et conversations ont concerné le design dit «scandinave», ce qui le définit et le conditionne tant au niveau matériel qu’au niveau humain. La dernière semaine de mon séjour, correspondant à la Design Week de Stockholm et au Salon du meuble scandinave, a étendu cette réflexion aux réseaux de distribution de mobilier en général. J’ai questionné les origines du design scandinave, et ma grande interrogation fut de savoir si sa démarche minimaliste était adaptable à la grande distribution traditionnelle. Et au final, de savoir comment j’allais pouvoir positionner ma propre activité dans ce contexte.

Origines.

Les rudes conditions naturelles en Scandinavie telles que le froid, le chaotique sol de granit et les courtes journées d’hiver mettent en évidence une certaine supériorité des éléments sur l’homme. L’humain doit humblement accepter ce cadre de vie et en tirer le meilleur : jusqu’aux derniers jours d’étés par exemple, tout un chacun profite de la lumière autant que possible. Afin de faire passer une autoroute dans les environs de Stockholm, on n’aplatit pas une montagne mais on construit un tunnel. Spirituellement, les éléments sont un cadre auquel l’homme s’adapte.
D’un point de vue plus rationnel il est simple de constater que les besoins en énergie de chauffage sont plus importants dans ces contrées que dans les nôtres. De plus la Suède fait grandement appel à l’exportation pour les matières premières ainsi que pour les denrées alimentaires : la démarche d’économie s’impose alors naturellement. L’économie amenant l’écologie, il est naturel que les démarches scandinaves soient rapidement citées en exemple lorsque le reste du monde occidental se sensibilise au concept de finitude des denrées. Lorsque l’on dispose de peu pour un besoin important, on en tire le meilleur et on ne permet pas le gâchis.
Ces constatations ne doivent bien entendu pas être prises comme des vérités appliquées au pied de la lettre par chaque citoyen Suédois. Ce sont des valeurs prises en compte dans chaque mesure municipale, et des lignes de conduite quotidiennes favorisées par nombre d’installations et d’infrastructures. Et même s’il n’est pas rare de voir des engins à quatre roues motrices se déplacer en ville, force est de constater que le cliché du Suédois concerné par la question environnementale est fondé. Les larges campagnes de sensibilisation au tri des déchets ont des répercussions notables, le cadre urbain est visiblement respecté, l’utilisation de la voiture n’est plus un réflexe (elle a diminué de 30 à 50 % en centre-ville grâce aux dernières mesures municipales) et le vélo lui est bien souvent préféré.

Design.

Là où le design français s’intéresse à l’expérimentation, repoussant les limites d’un matériau ou d’un procédé, la mentalité suédoise est beaucoup plus pragmatique. Les moyens étant limités, l’objectif premier est l’efficacité, le superflu ne pouvant être matériellement permis. Cette mentalité entre en écho direct avec les théories fonctionnalistes de l’école du Bauhaus, en y couplant l’utilisation de matériaux directement naturels, qui fit du design scandinave l’icône qu’il est aujourd’hui.
La chaise Robo du designer italien Luca Nichetto, coqueluche du stand Offect 2010 au Stockholm Furniture Fair, se veut dans la plus pure tradition scandinave. Cet objet a été dessiné avec énormément de soin (quoi que l’on pense de son esprit), en conservant un souci d’épure formelle et en prenant en compte un certain nombres de contraintes de manière remarquable, stockage et assemblage en tête. L’usage du bois scandinave semble naturel et justifié, or cette chaise est manufacturée en Italie. Les frais et les impacts environnementaux liés au transport soulignent que le simpliste «meuble en bois clair» n’a rien de scandinave en tant que tel, et sonne comme une fausse note terrible dans la belle symphonie de Robo. La chaise prend tout à coup un air de «faux» des plus irritants.
Un designer peut parfaitement faire un objet industriel en fonte et en vinyle directement influencé par l’esprit scandinave. Il s’agit de synthétiser et mettre en forme les matériaux à proximité de l’atelier de conception, de conserver la conscience de l’échelle humaine en tant que ligne directrice du travail de conception, de production et de distribution.

Distribution.

Le design nordique est imprégné d’une forte notion fonctionnaliste conditionnée par la nécessité d’économie : il n’est pas nécessaire de créer ce dont on n’a pas foncièrement besoin. Or chaque année, pour satisfaire journalistes, actionnaires et clients potentiels avides de nouveauté, chaque marque se pare d’une demi- douzaines de nouveaux sofas, fauteuils, chaises et bancs, dessinés par les plus grands noms internationaux. Etendu à l’échelle d’un salon, on assiste à une orgie indécente de bois et de peaux animales diverses, exhibés sans pudeur par des marques qui semblent à court d’idées pour adapter leur image de marque à l’ère de la sobriété, ou pire, qui semblent ne pas s’en soucier. Enzo Mari parle aujourd’hui du mot design comme étant devenu «pornographique». Le phénomène est encore plus criant en Scandinavie en 2010 : le circuit de distribution traditionnel du mobilier, basé sur l’obsession de la nouveauté, est en contradiction totale avec les valeurs véhiculées par nombre de meubles eux-mêmes : épure et sobriété, additionnées à elles-mêmes à l’infini, sont égales à l’indécence. Le mieux est sacrifié sur l’autel du nouveau car l’essentiel, celui qui est défendu depuis le Bauhaus, ne se vend pas à l’infini. Or l’essentiel, de par son détachement du phénomène de mode, de par sa pérennité, semble être la seule solution viable à long terme.

Éthique.

Pourquoi un hall d’hôtel ne pourrait-il pas se meubler de canapés existants, ne nécessitant pas d’être de nouvelles pièces à produire ? Car dans nos sociétés, le «neuf» rime avec le «mieux» et le «vieux» rime avec le «sale», le design se faisant ici l’écho de nos ancestraux fantasmes de jeunesse et de beauté éternelles. Dans certaines sociétés dites «primitives», la vieillesse est sagesse et pérennité. Pour que ces philosophies passent chez nous du stade de postures individuelles clairsemées à de véritables pensées de fond, générales et per- manentes, il y a une révolution culturelle à œuvrer, qui va bien au-delà d’une nouvelle conscience des problè- mes environnementaux.
Dans un tel contexte, ma projection professionnelle devient malheureusement bien floue. Je ne saurais donner de définition précise de ce que je voudrais que mon travail devienne, si ce n’est «honnête». Si je suis intimement persuadé que la création a encore du sens, qu’elle est même essentielle à une société durable, je suis aussi certain que ses standards doivent changer et les valeurs qui la guident doivent être celles qui guident sa distribution, quitte à la révolutionner structurellement. J’aimerais promouvoir un design total : conserver une démarche fonctionnaliste franche dans la conception et un engagement éthique inflexible dans la distribution.

mercredi 17 février 2010

And so on.

L'avion décolle demain matin à 7h10.

L'activité sur le blog a été quelque peu réduite pour diverses raisons, entre autres le travail réalisé pour le studio, la participation aux divers événements de la Design Week, mais aussi la rédaction de plusieurs dossiers de bilans, concernant respectivement le stage, l'expérience de séjour dans sa globalité, et l'urbanisme et le développement durable dans Stockholm.

Et un petit séjour sous les aurores boréales.

Il y aura donc encore plusieurs articles plutôt denses que je compte publier ici, après notre retour en France.

vendredi 5 février 2010

Under Construction.


Après un mois de construction à Årstaberg, la fine équipe du studio, augmentée de connaissances qui ont bien voulu prêter leurs bras et leurs nuits, s'attelle à l'installation de nos quelques kilos de bois et de papier dans le Berns Salonger.

Le problème avec un restaurant d'hôtel, c'est que la journée, il est utilisé par d'incorrects clients qui n'acceptent que très difficilement que l'on leur demande de se pousser avant de monter sur leur table. Ce sont par conséquent les deux dernières nuits, de une à dix heures, que nous avons frénétiquement investi le Salon, vissé, agrafé, dégrafé, perchés sur escabeaux et élévateurs. Et il faut croire que l'on aime ça : on remet ça cette nuit.

Trivia : Les journées et le temps qui passe ne sont pas les mêmes lorsque le sommeil est découpé en plages de deux heures placées aléatoirement entre 11 heures du matin et minuit. C'est cocasse.

lundi 1 février 2010

Trailer.









Mercredi soir, installation au Berns. De minuit à six heures du matin.

mercredi 13 janvier 2010

Årstaberg


Ce dernier mois au sein du scandinave studio s'achève par un travail effréné menant à la Design Week de Stockholm. Durant cette semaine, les grands hôtels ont pour coutume d'inviter un designer à réaliser une installation d'intérieur particulière. En plus des divers projets de mobilier présentés par les divers clients sur leur stand du Stockholm Furniture Fair, le studio a donc carte blanche pour s'approprier la salle principale de l'hôtel Berns.



Joël et moi-même avons migré sur la zone industrielle d'Årstaberg, où l'hôtel nous a loué quelques mètres carrés propices à la réalisation des pièces à installer. L'espace, nommé wip: konsthall (wip pour work in progress) est une branche de bâtiments industriels transformée par la ville de Stockholm en résidences d'artistes. La surface, sur deux étages, est divisée en 83 studios individuels, salles à manger en commun, canapés disséminés stratégiquement dans les couloirs, une boutique de livres d'arts et de graphisme (formidable soit dit en passant), et surtout, un espace d'exposition. Qui était libre. Que nous occupons désormais.



Les conditions sont, comme vous le voyez, plus que parfaites. Une équipe qui marche, je dois dire, plutôt bien, et aussi des objectifs définis et des délais clairs, baie vitrée plein sud, beaucoup d'espace pour travailler. Ce que nous fabriquons est quelque peu volumineux, et cet espace est largement apprécié. Tant mieux, car d'ici un mois, il est à peu près certain que je peux tirer un trait sur mes week-ends de deux jours. J'ai bien choisi ce stage pour sa durée de six mois, mais je dois dire que ce n'est pas tous les samedis matins que la motivation de se lever s'empare de moi. Alors je repense à la pause thermos-baie-vitrée-plein-soleil, et ça va mieux.


samedi 2 janvier 2010

Snö.


Stockholm, à partir du 21 décembre, c'est globalement une température extérieure de -7 degrés en moyenne et dix à quinze centimètres de glace dans la rue si elle n'est pas régulièrement sablée. Parfois moins, parfois plus. C'est un ciel parfois blanc de neige, parfois bleu, toujours glacé. Les branches d'eau qui séparent les îles se solidifient peu à peu là où les courants sont les plus faibles, c'est-à-dire principalement côté lacs et non côté Baltique.


C'est dès la mi-novembre que toute la ville semble se préparer aux grands froids : les voitures revêtent leurs pneus cloutés, bientôt suivis par les vélos; les bacs qui servaient à recueillir les feuilles mortes se remplissent de sable; tout le monde chausse ses montantes et amène une paire de chaussures d'intérieur à son lieu de travail pour ne pas étaler de neige fondue de part et d'autre du bureau. Dès les premières glaces, les mini chasse-neige se mettent à sabler et dégager trottoirs, promenades et chaussées; le personnel de la ville s'occupe des passages piétons tant bien que mal, les automobilistes sortent leur kit de balai/brosse/grattoir pour désenneiger leur voiture chaque matin. Tous les propriétaires des immeubles contactent les services d'entretien des toits en prévention des chutes de glace qui, chaque année, blessent parfois gravement quelques passants qui oublient de marcher à une certaine distance des murs. Il est édifiant de lever la tête et d'observer les stalactites de glace d'un bon mètre vingt qui se forment près des gouttières en une nuit autour de zéro degrés. Preuve photographique dès que possible.



Le paysage de la ville change donc radicalement en quelques jours. Le trottoir devient rapidement invisible sous les multiples couches de glace qui lui donnent un relief chaotique et qui donnent du fil à retordre aux piétons non-initiés ainsi qu'aux petits chiens aux yeux globuleux, un brin démunis. La même glace atténue la différence de hauteur entre trottoir et chaussée. La neige ne manque pas une occasion d'absorber tous les signaux visuels mais aussi sonores, habituellement envoyés par la ville. En résulte une perte de repères assez dépaysante, et même séduisante. Les piétons, cyclistes et automobilistes se retrouvent soudainement à progresser dans un espace commun où la hiérarchie des voies a disparu, où chacun se doit d'être attentif à sa propre démarche sous peine de tête-à-queue ou de simple chute sur les fesses. Le tableau est blanc et lumineux, le son est mat, les bruits sont absorbés, le sol est homogène mais chaotique, les utilisateurs sont tous également attentifs. Et dès la moindre tempête de neige où la visibilité ne dépasse pas les cinquante mètres, la sensation devient réellement de l'ordre du rêve.



Alors forcément, un paysage pareil donne de l'inspiration. Depuis que la neige est arrivée, on peut observer des enfants rentrant de l'école, tractés sur une luge par leurs parents, on croise même parfois des passants en raquettes, voire en skis. Vitaberg, en face de chez nous, est le rendez-vous des amateurs de luge. Ces luges peuvent prendre la forme d'une technique pièce en ABS thermoformé dotée de freins et d'un gouvernail, d'un simili-couvercle de poubelle (solution pour laquelle j'ai opté), ou bien sûr d'un sac poubelle, d'un bout de tissu, ou d'un bout de carton d'électroménager.



J'ai d'ailleurs testé pour vous de multiples manières d'utiliser sa luge "couvercle-de-poubelle". Et plus particulièrement la descente via escaliers enneigés qui, si elle paraît séduisante et ne pose aucun problème sur 90% du parcours, peut s'avérer un brin douloureuse pour peu que la dernière marche ne se pour l'occasion transformée en tremplin. Croyez-en mon coccis.

dernière image connue de mon squelette non multifracturé [ t-0,4s ]